L’âme de Montréal

27 11 2008

Déjà quasiment un mois que nous avons quitté le Canada en catastrophe pour nous établir dans le pays de mon mari, la Suisse! Cependant nous pensons encore à Montréal avec une sorte de nostalgie un peu amère. Un des souvenirs que nous évoquons souvent entre nous est cette rencontre que nous avons faite à deux reprises rue Saint-Denis près de l’UQÀM le soir.

La première fois, nous l’avons rencontré le soir de notre retour des États-Unis, cette journée terrible pendant laquelle nous avons appris qu’il nous faudrait quitter le pays très rapidement, sans avoir vraiment le temps de nous retourner. C’était un de ces musiciens des rues qui semblent surgir de nulle part pour aborder les passants et leur jouer un air en échange de quelques pièces. Ils sont généralement moins compétents que leurs «collègues» jouant dans les couloirs du métro (parmi eux des étudiants des facultés de musique de l’Université de Montréal, du Conservatoire ou de McGill) et personne ne semble faire attention à eux. Mais ils sont souvent sympathiques. Montréal de toute façon est pleine de gens qui vivent dans les rues, souvent à temps partiel l’été (un certain nombres de jeunes se lancent dans l’aventure tant qu’il fait chaud alors qu’ils n’en ont pas besoin, d’autres non plus n’en ont pas besoin et n’arrivent qu’à soutirer de l’argent qu’aux touristes car les habitants du quartier les connaissent). Notre musicien nous a approchés pour nous demander de l’argent, toutefois en voyant encore plus tristes que lui-même il a cherché à nous remonter le moral en jouant de ses deux harmonicas: «Faut pas s’laisser aller!» Il a réussi à nous redonner brièvement le sourire alors que nous étions au bord des larmes. Nous l’avons remercié, donné un peu de monnaie restante et il a disparu dans la nuit.

Nous l’avons revu la veille de notre départ. Cette fois-ci nous étions un peu moins secoués et nous avons décidé de souper pour la dernière fois au Commensal de la rue Saint-Denis. Après le repas il est réapparu dans la rue. «Ah, enfin des gens qui s’aiment!» s’est-il exclamé! Nous l’avions parfaitement reconnu avec ses deux harmonicas et lui se souvenait certainement aussi de nous. Il nous a joué un air, puis nous a expliqué qu’il était vraiment désespéré. C’était un ex-membre d’un groupe de heavy metal qui avait eu du succès à Québec, mais à présent c’était la ruine. Il nous a profondément émus, encore plus quand il nous a dit que cette rencontre serait notre dernière et nous a donné l’accolade à tous les deux pour nous dire adieu. Et de nouveau il s’est fondu dans l’asphalte de Montréal.

Cette rencontre à deux reprises, cette apparition à des moments précis où nous avions besoin de réconfort nous a donné l’étrange impression d’avoir communiqué avec l’âme de Montréal, une Montréal désenchantée mais encore chaleureuse. Peut-être cet homme n’était que ce dont il avait l’air, un de ces hommes qui vivent dans la rue et risquent la mort l’hiver dans les rues de Montréal s’il ne trouve pas d’abri, ou peut-être était-ce un ange travesti en humain. Nous ne le saurons jamais, mais en conserverons précieusement le souvenir, comme celui des moments heureux que nous avons passé dans ce Québec qui nous a rejetés.


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