Portraits musicaux mozartiens: Don Alfonso ou le désenchantement de la maturité

6 03 2008

Et voici le dernier article de ma petite trilogie sur le triple personnage commun à trois chefs-d’œuvre mozartiens. Promis, après cela je passe à autre chose qui ne sera pas du registre de l’opéra… à moins que me vienne une autre idée. Bon, d’accord, elle attendra, il y a tellement à dire sur l’hiver à Montréal, la loi 101 que certains veulent renforcer, les accommodements raisonnables, les grèves à l’UQÀM… sujets qui, pour la plupart, ne m’intéressent pas particulièrement en eux-mêmes mais dont on entend fatalement parler à force de vivre ici. J’y reviendrai, mais pour le moment je m’égare, donc je vais revenir au sujet principal.

Comme je le disais précédemment, Don Alfonso me semble une évolution naturelle de Don Giovanni. Un Don Giovanni qui serait revenu de tout à force d’accumuler les expériences et serait devenu le «vieux philosophe» de Così fan tutte. Il pourrait aussi être le produit de l’évolution d’un Ferrando idéaliste et naïf que l’expérience aurait rendu amer, ou d’un Guglielmo qui aurait trop bien appris la leçon de Così en son temps. Mais un vieux Don Giovanni semble plus probable car les personnages ont beaucoup de points communs. Philosophe et amateur de poésie – il a en tout cas trouvé le temps de lire Métastase – peut-être, mais il n’a pas non plus renoncé aux plaisirs de la terre, et ne semble pas tellement se préoccuper de questions spirituelles («Ed io giuro alla terra [...]»). Peut-être est-il devenu las de mener sa vie uniquement poussé par un esthétisme personnel, peut-être est-ce aussi parce que ses charmes déclinent du fait de son âge : Despina – son pendant féminin – le lui rappelle sans aucun tact : «A una fanciulla un vecchio come Lei non può far nulla». Heureusement, il reste à Don Alfonso un moyen infaillible pour parvenir à ses fins, un moyen que Don Giovanni au sommet de son art ne rechignait pas non plus à utiliser : l’argent, avec lequel il obtient la bonne grâce de la servante et met en scène toute l’intrigue de Così fan tutte, intrigue, qui, comme on le sait, engendra beaucoup de désillusion et laissera un arrière-goût d’amertume. Cruel et cynique, Don Alfonso ? Certaines productions aiment accentuer le trait dans le négatif et en faire un vieil aigri, et par la même occasion des deux officiers deux personnages particulièrement peu reluisants, de Fiordiligi et Dorabella deux coquettes dépourvues de cervelle et de Despina une manipulatrice perverse. La marge d’interprétation est large, et tout cela peut se justifier, mais personnellement je pense qu’aucun des personnages de Così n’est fondamentalement antipathique, pas même Don Alfonso. Il est certes franchement misogyne, sans aucune illusion à propos de l’idéal féminin contrairement à ses deux «élèves» mais je le crois sincère dans son amitié pour les deux officiers. Pourquoi alors imaginer une telle mise en scène ?

L’opéra commence in medias res, au beau milieu d’une discussion agitée entre Guglielmo, Ferrando et notre philosophe. De cette première scène, plusieurs indices nous laissent à penser que Don Alfonso a fait une plaisanterie quelconque – mais bien sentie, et reflétant ce qu’il pense lui-même – sur la fidélité supposée des deux sœurs de Ferrare et ne s’attendait visiblement pas à ce que ses amis montent sur leurs grands chevaux. Il hésite d’abord à leur donner les preuves que ceux-ci réclament avec feu car il aimerait ménager leurs affects, puis mis au pied du mur, leur arrache la promesse de lui obéir en tout et concocte son plan. Il n’aime sans doute pas perdre un pari (surtout avec cent sequins en jeu) mais il semble aussi vouloir donner une leçon de sagesse aux deux jeunes têtes brûlées. Le procédé est un peu cruel et néglige sans doute également les sentiments des pauvres jeunes filles, mais l’intention n’est pas si mauvaise : au lieu de mettre leurs fiancées sur un piédestal et de les idéaliser, les deux officiers les aimeront en connaissance de cause et apprendront à les accepter comme elles sont. C’est Don Alfonso qui prône la réconciliation à la fin du second acte, et qui cherche à faire de la leçon de Così fan tutte une leçon d’optimisme : «Fortunato l’uom che prende ogni cosa pel buon verso [...]» Mais est-ce que la leçon aura véritablement été apprise et intégrée ? Et surtout, est-ce que les couples initiaux reformés survivront ? Pas sûr. Le climat de fin de Così, malgré les apparences, n’est pas celui d’un happy end classique. Peut-être que le vieux philosophe est allé trop loin…

Le rôle de Don Alfonso correspond, au niveau de la tessiture, à celui de Don Giovanni : il peut être interprété par un baryton ou un baryton-basse. Il n’a cependant pas la partie la plus basse de la partition, cette fonction de basse harmonique dans les ensembles échoit généralement à Guglielmo. Ses arias sont toujours très brèves, mais intenses. Certaines mises en scènes coupent largement ses récitatifs. Le rôle ne présente pas de difficulté vocale particulière, mais comme celui de Don Giovanni, il demande un bon acteur. D’ailleurs, un certain nombre de productions ont confié le rôle à des interprètes de Don Giovanni, comme John Brownlee ou William Shimmell… avec plus ou moins de bonheur.

La référence du rôle demeure Sesto Bruscantini, d’abord dans la légendaire production de Karajan datant de 1952 où il est tout en suave ironie et en charme, absolument inégalable et inégalé. On le retrouve trente ans plus tard dans cette production de 1982, sous la baguette de Riccardo Muti, mais très différent, avec une agressivité beaucoup plus ouverte. James Morris et Francisco Araiza ont remplacé respectivement Rolando Panerai et Léopold Simoneau dans les rôles de Guglielmo et de Ferrando dans cette scène d’ouverture de Così fan tutte.


Le rôle a également été interprété par Sir Thomas Allen, John Brownlee, Ferruccio Furlanetto, Gabriel Bacquier, Paolo Montarsolo, Desderi et bien d’autres encore, avec plus ou moins de succès.

Lu sur le sujet : le livret de Così fan tutte, l’Avant-Scène Opéra traitant du sujet et toujours la même biographie de Mozart… Je l’ai vu à deux reprises en spectacle, la dernière fois ayant été au début du mois de février, dans un spectacle donné par les étudiants du département de musique de l’Université McGill (pas mal, mais j’ai été plus impressionnée par la performance des étudiants de l’Université de Montréal qui, eux, ont interprété Die Fledermaus de Johann Strauss). J’ai vu plusieurs versions vidéos, dont un film de Ponnelle. Le meilleur enregistrement que je connaisse est incontestablement celui de Karajan dont j’ai déjà parlé dans lequel, outre Bruscantini, Panerai et Simoneau, figurent encore Elisabeth Schwarzkopf, Nan Merriman et Lisa Otto. J’en ai aussi trouvé un ici, celui de Busch datant de 1935, plus inégal au niveau de la distribution mais néanmoins intéressant – il manque malheureusement les deuxièmes arias de Ferrando et de Dorabella cependant – avec Ina Souez, Luise Helletsgruber, Willi Domgraf-Fassbänder, Heddle Nash, Irene Eisinger et John Brownlee.

BO de l’instant : vraiment, vous ne voyez pas ?


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3 réponses

7 03 2008
Slow Philou

Woooohhhhhh, que c’est analysé sous toutes les coutures et micro-coutures !
Je me sens largué car je n’avais jamais pensé à tout ce que tu racontes, mais tu m’y as intéressé.
Belle scène sur YouTube …

7 03 2008
selkaen

Pour une analyse en profondeur (j’ai encore de la réserve) il faudrait écrire davantage, mais là je ne faisais qu’une petite synthèse pour mon blogue. Je suis heureuse que tu t’y sois intéressé.
Pour la scène sur YouTube, j’ai eu un petit peu de mal à la publier pour des raisons techniques de format, mais au final ça permet mieux d’illustrer mes propos que d’autres vidéos qui étaient déjà sur YouTube, donc cela valait bien mes efforts. Surtout que, même s’il a changé, j’aime encore Sesto Bruscantini dans ce rôle.

16 03 2008
Raffaele

mitica opera mitico terzetto

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