Je continue ici mon triptyque entamé avec Chérubin. Que ceux qui trouvent mes articles barbants se rassurent, il y en aura beaucoup – si j’ai le temps, en tout cas – qui ne porteront pas sur l’opéra.
Le Don Giovanni de Mozart et Da Ponte – je le nomme ainsi plutôt que la traditionnelle forme française Don Juan justement pour le distinguer des autres modèles et ne plus avoir à préciser à chaque fois «de Mozart» – est le digne successeur de Chérubin car contrairement à d’autres figures littéraires du même personnage, il n’est pas dans le calcul lorsqu’il séduit. Certes, à cela on peut objecter le trio Don Giovanni-Leporello-Donna Elvira où le rusé déploie de faux accents amoureux auxquels la pauvre Donna Elvira n’est que trop réceptive afin de l’attirer dehors avec la complicité réticente de son valet de manière à avoir le champ libre pour donner la sérénade à la camériste de la dame. Mais il était à présent lassé de Donna Elvira alors qu’il est probable qu’il était sincère lorsqu’il s’est introduit chez elle à Burgos pour la séduire. On a du mal à ne pas le croire quand il proclame aimer toutes les femmes : disons qu’il les aime… le temps de la chasse. Lorsqu’elles succombent à ses appétits, elles cessent de l’intéresser. C’est l’homme de l’éternel présent pour lequel ni passé ni futur ne comptent, et c’est le passé qui le prendra finalement au piège. D’où vient ce terme de Naturmensch et pourquoi je l’emploie dans ce contexte ? Le terme est utilisé par Papageno dans La flûte enchantée pour se définir lui-même : «Ich bin ein Naturmensch, der sich mit Schlaf, Speise und Trank zufriedengibt. Und wenn es mal sein könnte, dass ich mir ein hübsches Weibchen fange…» Papageno a des préoccupations bien terrestres comme manger, boire et se trouver une compagne, il ne se soucie nullement de choses plus élevées. Les préoccupations de Don Giovanni ne sont guère différentes, comme il l’exprime lui-même au cours du dialogue de sourds qui l’oppose à Donna Elvira à la fin du second acte : «Vivan le femmine, viva il buon vino, sostegno e gloria d’umanità!» Ce sont des paroles dignes d’un authentique Naturmensch. Pourtant, les destins de Papageno et de Don Giovanni sont à la fin bien différents : Papageno est récompensé par la rencontre avec Papagena avec laquelle il forme des projets d’avenir tandis que le mythique séducteur est voué aux flammes de l’enfer. Pourquoi cette différence de traitement ? Ma réponse à moi serait qu’être un Naturmensch n’est pas un mal en soi, mais tout est une question de degré et de modération. Papageno se contente volontiers de ce que la fortune lui envoie, et même s’il avoue dans son premier air qu’il capturerait volontiers des demoiselles au filet, ce qu’il recherche au fond, c’est une compagne pour la vie et fonder un foyer. Ce qui caractérise Don Giovanni, c’est l’excès : le terme lui est associé trois fois, par Leporello, Don Ottavio et Donna Elvira. Sa permanente insatisfaction le conduit aux excès, et dans sa rage de les assouvir, il tente de violer Donna Anna et, se faisant, scellera son destin d’abord en tuant le Commandeur au cours d’un duel puis en invitant sa statue à souper. Mais on peut très bien imaginer qu’en évitant ce faux pas et le châtiment divin, de manière plus réaliste il survive et devienne un vieillard cynique dans le genre de Don Alfonso.
Il est franchement dommage que les rôles de Chérubin et de Don Giovanni ne puissent être interprétés par les mêmes personnes. Je crois qu’il y a eu une ou deux tentatives de faire chanter le rôle par un jeune ténor bien qu’il ne soit pas écrit pour cette voix, mais le rôle de Don Giovanni n’est pas un rôle de ténor. À la rigueur, on pourrait imaginer un jeune homme de 12 ou 13 ans, sopranino avant la mue, chanter Chérubin puis après la mue qui le transforme en baryton ou basse passer aux rôles de Don Giovanni puis Don Alfonso. Mais cela paraît peu réaliste dans un contexte opératique, les voix enfantines manquant de puissance. On en revient au point de départ. Je me rappelle une interview de Cecilia Bartoli – qui a entre autres interprété le rôle de Chérubin – où elle avouait sa fascination pour le rôle de Giovanni. C’est un rôle vocalement qui n’est pas d’une difficulté excessive. Il demande une bonne maîtrise de la tessiture, mais pas de bel canto, Mozart a laissé cela au rôle du ténor. Il est généralement chanté par des barytons mais quelques barytons-basses et basses chantantes comme Cesare Siepi l’ont mis à leur répertoire. Il comporte trois airs d’action et beaucoup de passages en récitatif, donc demande un excellent acteur avec une bonne diction. Selon les mises en scène, Don Giovanni est plus ou moins sombre ou joyeux, sadique ou simplement charmeur… le livret autant que la musique laisse une bonne marge de liberté à l’interprétation du directeur artistique et au metteur en scène.
Inoubliable dans le rôle de Don Giovanni qu’il interprète avec tant d’élégance, de vitalité et de naturel, le grand Cesare Siepi chante ici «Fin ch’han dal vino» – aussi connu comme l’«air du champagne» – dans une version vidéo reconstituée de l’opéra dirigée par Furtwängler au Festival de Salzbourg en 1954. Otto Edelmann apparaît dans le rôle – muet dans cet extrait précis – de Leporello.
Parmi d’autres interprètes du rôle, on peut noter comme barytons Dietrich Fischer-Dieskau, Tito Gobbi, Eberhard Wächter, Rodney Gilfry, Sir Thomas Allen ; comme basses-barytons Bryn Terfel, Ruggero Raimondi, José Van Dam, Samuel Ramey, Ferruccio Furlanetto ; comme bassi cantanti Ezio Pinza, considéré par des experts comme le «Don Giovanni absolu» et Nicolai Ghiaurov.
Lu sur le sujet : le livret de Don Giovanni, l’Avant-Scène Opéra traitant du sujet, toujours la même biographie de Mozart évoquée dans l’article précédent, Dom Juan (Molière), Man and Superman (George Bernard Shaw), et encore d’autres choses… Parmi les trois opéras dont je parle, c’est le seul que je n’ai jamais eu la chance de voir en représentation dans une salle de spectacle. Mais là encore j’en ai vu de nombreuses versions en vidéo, notamment le film de Losey. Mon enregistrement favori est la version de Mitropoulos (1956 avec Cesare Siepi encore, Elisabeth Grümmer, Lisa della Casa, Léopold Simoneau, Rita Streich et Walter Berry).
BO de l’instant : oh, la devinette est surhumaine !